• Ael ferma son livre en poussant un profond soupir, à quoi servait-il qu'elle lise des livres fantastiques s’ils finissaient tous de la même manière ?! Elle en avait marre, tellement qu'elle voulait pouvoir changer tant de choses dans ce petit monde de pacotille. Elle regarda sa bibliothèque d'un œil morne, lassée, cherchant un livre à lire ou à relire... Son regard tomba sur un gros livre que son père lui avait offert à son dixième anniversaire, il lui provenait de son grand-père. C'était un vieux livre poussiéreux, relié par des lanières de cuir, un recueil de légendes, de contes et d'histoires pour endormir les enfants ou pour en faire tout le contraire... Elle ne l'avait ouvert que quelques fois, il y a longtemps. Elle ne l'avait plus jamais ouvert se jugeant trop vieille pour ce genre d'histoires enfantines, même les plus effrayantes ne lui faisaient plus d'effet.

    Elle se leva et grimpa à la petite échelle posé contre l'étagère pour pouvoir accéder au fameux livre. Elle le prit en main et frémis, l'air avait changé subitement, il se fit plus électrique. Pourquoi ?  Elle lâcha le livre brutalement, mal à l'aise, aussitôt l'air redevint normal. Ael descendit et prit le livre avec mille précautions, rien ne se passa. Elle se jeta sur son lit et s'assis en tailleur, le livre ouvert sur ses jambes croisées. Elle le feuilletait tranquillement, redécouvrant les histoires passées de son enfance, Grand-Père Georges les lui lisait chaque soir : l'histoire du géant mangeur de femmes, les soldats de la reine rouge, l'armée de pierre, le garçon sauvage, la fille des glaces, le dragon au cœur humain, les jumeaux animaux... Tous ces contes, elle s'en souvenait désormais, parfaitement.

    Elle dévora le livre, avide de ses souvenirs, affamée de ces soirées sous la couette avec la voix de Grand-Père en arrière-plan, désireuse de l'entendre à nouveau, cette voix grave et pourtant si douce, la voix d'un être cher, celle d'un être perdu à jamais.

    Elle poussa un autre soupir, s'essuyant les yeux pour ne pas se mettre à pleurer. Il lui manquait et elle ne pouvait rien y faire, rien... Juste pleurer sa peine, une peine incomprise aux yeux de sa famille, qui considérait Grand-Père Georges comme un fou, ayant des détraquements nerveux, réagissant parfois, selon eux, comme une bête en cage, douce et sauvage à la fois. Elle savait bien que tout cela était faux, ses parents tentaient juste de l'éloigner de lui, le jugeant inapte à s'occuper d'elle durant leurs longues absences dues à leur travail respectif. Ils lui sortaient souvent des excuses bidon pour qu'elle n'aille pas le voir, le laissant abandonné à la mélancolie des jours heureux. Maintenant qu'il n'était plus là pour la consoler, pour s'occuper d'elle, pour l'élever, pour l'aimer, elle savait que désormais elle serait seule, au fond de son cœur, pour toujours.

    Elle se mit à pleurer en silence, contre son oreiller, libérant toute sa souffrance et sa peine, toute sa violence et sa haine, en quelques gouttes salées, elle se libéra durant un instant, de la peine de son cœur. Elle resta blottit ainsi dans ces draps, durant quelques minutes, le cœur désolé, aride et vide. Elle serra instinctivement le livre contre elle, imaginant que son grand-père était toujours là, la serrant dans ses bras pour la consoler. Elle se sentit rapidement mieux, serrant fortement le seul souvenir restant d'une époque désormais révolue, se noyant dans de doux songes. Elle ferma les yeux, ne pleurant plus, calmée. Elle finit par s'endormir mais le fit sans aucuns rêves, dans un sommeil trouble et sombre.

    Elle se réveilla bien plus tard, papillonnant des yeux, peu réactive. Elle se redressa doucement et observa sa chambre, se souvenant petit à petit de ce qu'il s'était passé. Un courant d'air la frôla et la fit frissonner. Ayant un pressentiment, elle regarda l'heure : 00h00, l'heure des cauchemars, l'heure où tout un monde s'éveille...

    Un courant d'air s'engouffra dans la chambre en faisant claquer la fenêtre brutalement contre le mur. Ael sursauta et resta aux aguets, apeurée par ce qu'il allait se passer, comme chaque nuit, durant un cours moment. Une pénombre pénétra avec lenteur dans la pièce, apportant l'odeur de la mort et de la peur. La jeune fille se glissa sous le lit, serrant fortement le livre contre elle. Elle le savait, le sentait, ils étaient tous là, la cherchant, la voulant. Ils étaient bien présents...ses cauchemars, désormais vivants et libérés. Elle observa de dessous son lit une brume noire se rassembler, commençant à prendre la forme du personnage principal des cauchemars d'Ael, le pire, Kamelios.

    Dans ses "rêves", il s'appelait toujours ainsi. C'était un personnage odieux, sadique et égocentrique, avec une touche d'humour noir. Son apparence faisait froid dans le dos, un véritable monstre tout droit sorti d'un film d'horreur. Il était grand, squelettique, vêtu d'un grand manteau noir en lambeaux, comme celui de la Mort. Son visage était souvent caché par une capuche, les seules fois où Ael pouvait l'apercevoir, c'était pour y voir une vision macabre, les orbites vides et le visage en décomposition, on pouvait y apercevoir les muscles et des morceaux d'os. Ses lèvres étaient cousues entre elles, l'empêchant de parler, et pour finir, une longue balafre barrait son visage, rendant ce dernier encore plus effrayant à voir. Tout son corps était ainsi, en proie d'une mort certaine mais lente, tellement qu'on dirait que cette dernière prenait un malin plaisir à conserver cette créature vivante...

    Kamelios prenait forme petit à petit et s'avança dans la chambre, cherchant celle à qui les rêves lui appartenaient. Il laissa ses griffes marquer le mobilier, produisant des bruits des plus angoissants. Ael sursauta en l'entendant et se recroquevilla sur elle-même, cachant son visage. Elle savait qu'il approchait et qu'il allait la trouver, comme toujours. Elle attendait, seule, dans le silence de sa peur. Elle essaya de faire abstraction du temps et de Kamelios, elle se concentra sur des souvenirs heureux, des photos, des choses agréables qui réussirent à la calmer peu à peu. Elle releva doucement la tête et regarda l'ombre de ses cauchemars se diriger vers le lit. Elle le sentit s'approcher de plus en plus d'elle, reconnaissant l'odeur de la mort qui émanait de lui, elle savait qu'il prenait tout son temps, comme un prédateur tissant un piège mortel autour de sa proie. Ael ferma les yeux une dernière fois et serra le livre de Grand-Père Georges, prête à l'affronter encore une fois...

    La jeune fille l'entendit se rapprocher du lit, laissant ses griffes courir le long du bois de la tête de lit. Elle l'entendit renifler, la cherchant. Elle se cacha du mieux qu'elle put, au milieu du bazar qu'elle camouflait sous son matelas. Tout d'un coup, sans prévenir, Kamelios renversa le lit brutalement contre le mur et attrapa la jeune fille par le col de sa nuisette, plantant ses longues griffes dans son dos et dans ses épaules. La jeune fille hurla de douleur, se débattant contre son cauchemar. Il la jeta par terre, sans la moindre délicatesse et se rapprocha, un sourire cruel peint sur les lèvres. Ael savait que désormais, sa mort approchait... Le monstre se rapprocha, tenant un poignard, prêt à l'égorger. Elle paniqua à la vue du poignard.

    - Arrête, je t'en prie !!!

    Kamelios rit en l'entendant le supplier de la sorte. Ael savait qu'elle était ridicule, mais c'est tout ce qu'elle pouvait faire, supplier. La lame traversa l'air en sifflant et se figea dans le cœur de  la jeune fille. Elle hurla de douleur, affichant une grimace tordue par un rictus. Ael suffoquait sous l'effet de la surprise et de la douleur, elle ne voyait presque plus rien, tout était trouble et sombre. Seul le rire moqueur de Kamelios lui parvenait encore. Puis plus rien, le noir total, Ael sombra dans une sombre inconscience...  


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